Une participante a quitté une de nos retraites à cause de Poutine
Lettre du 16 septembre 2026
Le monde va mal ? Le monde va bien ? Telle n’est peut-être pas la question ;)
C’était la première fois que quelqu’un quittait une de nos retraites avant sa fin.
Quand M. est venue nous annoncer qu’elle quittait l’aventure, comme on disait à l’époque du Loft (on dit encore ça ?), Jeanne et moi étions sous le choc.
Mon premier ressenti : j’ai merdé. Je n’ai pas été à la hauteur de la confiance que cette participante nous avait accordée en venant jusqu’au sud du Portugal pour passer cinq jours en silence avec nous.
C’était un choc mais ce n’était pas non plus une immense surprise. La veille il y avait eu un coup de tonnerre dans le groupe comme jamais auparavant.
Ça avait commencé avec mon idée d’ouvrir la parole dans le cercle. Depuis des années, les retraites Silence sont sans parole sans aucune exception, à partir de quelques heures après l’arrivée des participants, jusqu’à quelques heures avant leur départ. Mais Jeanne et moi avions fait l’expérience d’une retraite en anglais — notre première — qui n’était silencieuse que le matin, permettant de riches échanges l’après-midi, où les participants posaient des questions sur l’enfant intérieur et la conscience universelle, sur leurs stress et leurs conflits, leurs peurs et leurs rêves. Alors on s’était dit : pourquoi pas tenter une sortie de silence hyper cadrée dans nos retraites françaises. Peut-être qu’il en ressortira quelque chose de fort et de nouveau.
J’aurais dû me méfier quand, quelques semaines avant, nous avions créé un groupe Whatsapp avec certains participants multi-récidivistes, avec qui nous avions évoqué cette nouvelle idée. Leur réponse avait été plus que tiède : le silence dans la retraite, c’est sacré, c’est leur refuge… mais bon, ils nous faisaient confiance.
Le jour J arrive, la retraite est dans son troisième jour, tout se passe à merveille. Certains participants semblent dans le dur, comme ça peut arriver souvent (spoiler : il y a quasiment toujours un happy end). D’autres semblent traverser des choses plus joyeuses et plus légères.
Nous sommes en cercle, dans la magnifique salle de pratique de Monte da Orada, qui donne sur la vallée verdoyante tout autour. On sort le bâton de parole. La consigne est claire : c’est quelque chose d’ultra-exceptionnel de sortir du silence, il est donc interdit de parler sans prendre le bâton, et l’idée est d’avoir un partage ou des questions liés à l’expérience méditative de silence.
Une question est posée, tout se passe bien. Puis une autre sur l’anxiété liée à tout ce qui se passe dans le monde, les horreurs que l’on voit aux infos, les guerres.
Ma réponse : nous sommes addicts à l’actualité. Je me porte beaucoup mieux depuis que j’ai annulé mon abonnement au New York Times et que je ne suis plus les infos religieusement, comme je l’avais toujours fait jusque-là.
C’est à ce moment que M. sauta dans l’échange, sans bâton de parole, pour m’expliquer avec grande virulence que je ne pouvais pas dire ça. Que Poutine était à nos portes et que l’on devait rester vigilant car il pourrait nous envahir n’importe quand.
Surpris par son intervention, et apeuré de perdre le contrôle, j’ai eu un moment d’effroi, comme une brutale baisse de pression dans le plexus solaire. J’ai essayé de tempérer, de dire que je ne voulais pas imposer ma vision, et qu’on pourrait en parler tranquillement elle et moi quand nous serions sortis du silence, mais le mal était fait. M. s’était sentie violentée par mes propos, et moi je ressentais toujours la panique : est-ce que je venais de causer le premier gros fiasco dans une de nos retraites ?
Nous étions à table le lendemain midi quand M. vint nous annoncer son départ. C’en était trop pour elle, qu’un homme lui explique la vie en lui demandant de rester silencieuse. Et puis le silence, ce n’était pas pour elle, elle voulait connecter, échanger. Je lui demandai que l’on parte marcher ensemble un peu, voir si on pouvait rattraper le coup. Pendant une quinzaine de minutes on parla. Je demandais à M. si elle se rendait compte qu’elle avait plus de contrôle qu’elle ne pensait sur la place que Poutine occupait dans son monde intérieur. Elle me rétorquait qu’elle ne pouvait tout simplement pas ne pas rester informée. « Je dois connaître mon ennemi », me dit-elle. Elle me raconta aussi qu’elle était allée éplucher des centaines de pages du dossier Epstein, jusqu’à se rendre malade de toute l’horreur qu’elle y avait trouvée.
Puis elle partit. Je ne l’ai jamais revue.
Je ne sais toujours pas si j’ai eu raison d’ouvrir la parole ce jour-là.
Je me retrouvai plus tard face au groupe silencieux pour leur annoncer la nouvelle, et leur présenter mes excuses. Je me sentais affaibli, mais le groupe me fit comprendre, dans le silence, qu’ils comprenaient et qu’ils nous soutenaient Jeanne et moi. Paradoxalement, cette retraite s’avéra une des plus belles que nous ayons eu la chance de guider. Certains participants vécurent des choses très fortes, d’autres eurent de grandes réalisations, et quand vint le temps des au revoir on sentait qu’on avait vécu un moment important.
⁂
J’ai beau jeu de jeter la pierre à M.
Car j’ai été accro à l’actualité pendant bien longtemps.
À 18 ans, quand je prenais le RER pour aller de Châtelet à Nanterre Université, je lisais Le Monde religieusement. Deux ans plus tard, à l’université de droit de Columbia, c’était le New York Times que j’achetais chaque jour avec mon bagel et mon café. Je ne me posais pas la question : il fallait être informé. Point.
Ce n’est qu’il y a une dizaine d’années que j’ai commencé à questionner ma dépendance à l’actualité. Quand Trump a lancé sa candidature aux élections présidentielles américaines, j’étais fasciné. Qu’allait-il encore sortir comme énormité ? Il était devenu mon comique préféré, je n’étais jamais rassasié, totalement addict au type… dont à l’époque personne — lui le dernier — ne semblait penser qu’il avait la moindre chance de passer.
Lorsque, quatre ans après sa victoire, ses partisans attaquèrent le Capitole, j’étais au Brésil avec Jeanne pour du travail chamanique, mais je ne pensais qu’à lui. Et c’est là que je compris que mon addiction à ma détestation du mec n’avait fait que lui donner ce qu’il recherche à tout prix, son carburant : l’attention.
C’est à ce moment que je décidai enfin de faire quelque chose de mon addiction à l’actualité. Fini l’abonnement au New York Times. Fini la consultation quotidienne des journaux en ligne.
Je n’avais pas encore lu le génial livre de Rutger Bregman, « Humanité », mais je le sentais déjà instinctivement : notre consommation d’informations nous donne une vision incroyablement sombre du monde et des humains qui l’habitent. Bregman va plus loin encore, et défend l’idée que nous ne sommes pas cette bête fondamentalement égoïste et violente que notre culture nous a appris à voir. Au contraire : nous sommes fondamentalement bons. Et une idée qui m’est restée de sa lecture, c’est que l’addiction à l’actualité est pour le cerveau ce que l’addiction au sucre est pour le corps : toxique.
C’est dingue qu’une habitude aussi répandue et encouragée dans notre société soit aussi peu remise en question.
Je veux te recommander un autre livre dans la même veine qui m’a énormément marqué, et qui aide grandement à nourrir l’optimisme : « Factfulness », de Hans Rosling.
Rosling avait passé des années à poser à des gens des questions factuelles sur l’état du monde — la pauvreté, la santé, l’éducation, la mortalité infantile — et à constater que nous imaginions presque systématiquement un monde plus catastrophique qu’il ne l’était réellement.
Une des raisons est toute simple : une catastrophe fait une excellente information. Elle arrive un jour précis. Il y a des images, des victimes, une alerte sur le téléphone.
Mais la mortalité infantile qui baisse pendant trente ans, l’espérance de vie qui augmente ou des centaines de millions de personnes qui sortent progressivement de l’extrême pauvreté, ça n’arrive pas un mardi matin à 10h37.
Une catastrophe a une date. Le progrès, souvent, n’en a pas.
Et Rosling insiste sur quelque chose que j’essaie de ne pas oublier : le monde peut aller mal et aller mieux en même temps.
⁂
Il y a des merveilles et il y a des horreurs, et on n’en finirait jamais de débattre pour savoir laquelle de ces catégories est la plus remplie.
Mais pour vivre une vie heureuse, ce n’est pas le plus important.
La question clé est plutôt : sur quoi est-ce que je porte mon attention ? Est-ce que je la laisse être captée par Poutine et Epstein ? Ou est-ce que je la porte sur des choses qui me font du bien, et font du bien au monde ?
Au fil des ans j’ai changé plusieurs fois ma définition de la méditation. L’une d’elles a été : l’art de savoir où porter son attention. Le biais de négativité nous fait plus voir les problèmes, mais la méditation nous apprend à gentiment rediriger notre attention.
Aujourd’hui je ne veux plus laisser Trump squatter dans mon cerveau. Je veux créer. Je veux connecter avec les gens que j’aime. Je veux me concentrer sur les bonnes choses.
Cela dit, M. avait en partie raison. On ne peut pas vivre les yeux fermés, et il faut bien savoir un peu ce qui se passe. Je ne sais toujours pas exactement où se trouve le juste milieu entre rester informé et guetter toute la journée la troisième guerre mondiale.
En finir avec les news n’a d’ailleurs pas été si simple. Un jour je me retrouvais sur un plateau télé animé par Laurent Ruquier, en direct, ça parlait de l’astronaute Thomas Pesquet, et moi je ne savais pas qui c’était. Terreur, heureusement non matérialisée, qu’on me pose une question sur lui.
Alors j’ai essayé de m’abonner à un hebdo format papier, mais les numéros de The Economist s’empilaient dans nos toilettes en étant à peine lus. Puis j’optai pour une newsletter quotidienne qui résumait l’actualité, que je ne lis que rarement. Aujourd’hui ma source d’infos c’est les émissions américaines de satire politique et un peu Instagram, surtout les vidéos de Yann Barthès.
Je n’ai toujours pas trouvé le bon équilibre. Si tu as des suggestions, je suis preneur.
Mais quel que soit le bon équilibre, j’en reviens toujours à la fameuse prière des alcooliques anonymes : donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer celles que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence.
Autrement dit : j’essaye de ne plus passer trop de temps à me torturer avec des évènements lointains sur lesquels je n’ai pas de prise. Mais plutôt d’être le battement d’aile du papillon, en faisant marrer un inconnu, en montrant notre nouveau-né à une vieille dame dans la rue, et parfois même en nettoyant le caca dans les toilettes publiques.
Tu t’attendais pas à une telle chute, je parie.
Jusqu’à la prochaine, avec plus d’amour que ne pourrait porter le plus gros de tous les camions,
Jo