J’ai pris 4 grammes de champis avec ma psy
Lettre du 21 mai 2026
Ça fait des mois qu’on fait de l’IFS ensemble : l’Internal Family Systems, une thérapie où l’on dialogue avec les différentes parties de soi—nos mécanismes de protection et nos blessures.
Avant je prenais beaucoup de psychédéliques. Depuis que j’ai découvert la méditation, j’ai raccroché mes gants. Mais ayant tant entendu parler des bienfaits de l’usage de la psilocybine dans un cadre thérapeutique, j’étais chaud comme la braise d’y revenir avec un cadre, en conscience.
4 grammes, c’est une sacrée dose—de loin la plus haute de ma vie—et ça me faisait peur : je savais qu’il y aurait des moments où ce ne serait pas de la tarte. Mais j’avais totale confiance en Nicole et en la plante.
Dans les semaines précédant le voyage, j’avais beaucoup travaillé sur ma partie “Indigne” : une version de moi à la petite enfance qui croit que je suis défaillant, que je ne suis pas digne d’amour, que je vais devoir briller pour recevoir la nourriture affective dont nous avons tous tant besoin.
Mes parties contrôlantes avaient une image claire de ce qui allait se passer. Moi qui avais bien compris ce qui se jouait en moi concernant cette blessure, mais qui n’étais pas capable de faire descendre cette compréhension dans le corps, j’allais enfin pouvoir ressentir la tristesse stockée en moi depuis tant de temps. Je le savais : j’allais pleurer toutes les larmes de mon corps.
Ce serait dur, et ce serait triste, mais c’était nécessaire.
La veille du trip, j’arrive dans mon AirBnB loué pour l’occasion à Ericeira. L’appart’ est aussi impersonnel que confortable, on dirait qu’il a été conçu par ChatGPT. Son plus grand attribut : une vue incroyable sur les toits d’Ericeira, et au loin, l’Atlantique.
Nicole vient la veille pour préparer la session. Ça fait des mois que je travaille avec elle, mais on ne s’est jamais vu en vrai, j’ai le trac. Quand elle arrive j’ai l’impression d’être mon fils Salvador qui veut montrer tous ses jouets aux personnes qui viennent chez nous : je montre l’appartement, l’autel que j’ai mis en place pour la cérémonie, je lui sers une eau de coco. Elle me fait marcher vers des papiers pliés au sol dans lesquels sont inscrits différentes doses entre 3 et 4 grammes.
Je sais que je veux en découdre, que je veux la grosse dose, d’ailleurs c’est bien le petit papier avec la plus grosse dose vers lequel je vais.
Le lendemain Nicole arrive tôt le matin à l’appart. Je me sens nerveux mais excité. J’ai préparé l’endroit où j’allais être pendant le travail, un canapé dans le salon, des oreillers, des couvertures, car la médecine—c’est comme ça qu’on appelle les champignons dans le cadre thérapeutique—peut donner très froid.
Nicole a préparé les 4 grammes en poudre, dans des gélules, afin que je les digère au mieux. Je ferme les yeux, je me rappelle l’intention, la guérison du petit Jo à l’intérieur de moi, et j’avale la plante. Je m’allonge, je mets un masque pour couvrir mes yeux car le travail est censé se passer à l’intérieur.
Nicole met différents sons qu’elle a préparés auparavant. Elle me lit une méditation, un joli texte où j’imagine avoir des racines qui vont profondément sous terre et le haut de mon corps qui monte haut vers la lumière.
Les images sont belles, mais Nicole ne laisse pas d’espace, pas de silence, pour que je les visualise bien. J’ai du mal à connecter, et ma partie Prof, si fière de ma manière de mener des méditations, me dit de me rappeler de faire un petit cours de méditation guidée à Nicole un de ces quatre.
Au bout d’environ 45 minutes, je sens déjà fort l’effet psychédélique. Je vois des couleurs, des formes, je suis ramené dans la petite enfance, des images éparses, la maison de quand j’étais petit, moi à cinq ans, mais c’est dur de suivre, tout va très vite.
Au bout d’environ une heure, Nicole me demande si je sens déjà les effets, mais c’est tellement fort, et j’ai l’impression que ça fait tellement longtemps, que je me sens déconnecté d’elle.
Puis je me dis que c’est bien de voir des couleurs et de tripper, mais que je ne suis pas là pour ça, que je suis là pour travailler.
Je commence à me demander ce que je suis en train de foutre là. Ça fait des mois qu’on prépare, cette session me coûte beaucoup de temps, d’argent et d’énergie, l’idée n’est pas que je me fasse un trip aux champis.
Alors j’essaye de contacter mes parties comme je sais le faire avec le travail IFS. Mais je n’y arrive pas du tout. Je ressens de la frustration, de l’impuissance.
Et puis la musique de Nicole me dérange, je ne connecte pas avec, j’ai l’impression qu’elle m’empêche de me concentrer sur mon travail.
Puis des travaux commencent dans l’appartement d’à côté, des coups de marteau, et là ça devient carrément infernal.
Le bruit à l’extérieur, la déconnexion avec Nicole, le chaos dans ma tête. Je commence à perdre pied.
Nicole me demande si je veux bouger d’endroit, et aller dans la chambre, mais je suis tellement sous l’effet de la psilocybine que je ne peux prendre aucune décision, je peux à peine parler.
Je ressens le besoin que Nicole prenne le lead, qu’elle me guide, mais je n’arrive pas à lui communiquer. Elle s’occupe des couvertures sur moi, de mon hydratation, de la musique. Je sens que j’ai besoin qu’elle arrête tout ça et qu’elle entre en pleine présence avec moi. Mais je n’arrive pas à lui dire.
Et là c’est la panique qui s’installe. Et si tout ça était une très mauvaise idée ? Et si Nicole était trop inexpérimentée ? Et si j’étais en train de faire l’erreur de ma vie ? Et si j’étais en danger ?
Ce trip est un fiasco.
Nicole m’encourage, voit que je lutte, me dit que je suis dans le haut de la vague, que je me débrouille bien, et ça me rassure, mais je suis toujours en lutte, en totale résistance.
Puis l’envie de faire pipi. Pour la première fois j’enlève le masque.
Et là tout bascule.
La lumière explose dans mes yeux, le soleil brille si fort. Je regarde au loin la mer, les toits, ça bouge dans tous les sens. C’est tellement beau, c’est incroyablement beau, je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi beau.
Je vacille vers les toilettes, et je me mets à rire, sans raison, tout vibre autour de moi, les couleurs dansent.
Et alors que je m’apprête à reprendre ma place allongé, je reçois un message. Ce n’est plus mon mental qui parle, c’est une pensée qui vient d’ailleurs, ça parle en moi.
“This is the teaching.”
Au début je me dis que je suis juste high, que j’invente, que c’est mon ego qui parle, mais le message me revient avec force. En boucle.
“THIS IS THE TEACHING.”
Ça continue à parler en moi : Nicole fait un travail incroyable, mais il y a quelque chose dans la méditation, dans la connexion au Self, où je peux l’aider. C’est absurde. Je suis sous 4 grammes de champignons et j’ai l’impression qu’on me demande de coacher ma psy.
Je doute—je vais quand même pas faire ça maintenant—mais ça insiste. Alors je lui dis. Elle résiste d'abord — "oui, si c'est important pour toi" — puis je la prends par les épaules, je la regarde dans les yeux, et quelque chose s'ouvre.
Ok, je t'écoute.
Ce qui suit est dingue. Je cours dans l'appartement, je lui parle de comment laisser plus d’espace dans une méditation entre deux fous rires. Nos egos dansent — le sien qui veut tenir son rôle, le mien qui veut être reconnu, mais on les voit, et on revient au Self.
La phrase “It’s messy” me revient : c'est chaotique, ça va dans tous les sens, ce n’est pas du tout ce qui était prévu.
This is the teaching.
Tout s’entremêle, le coaching de Nicole et mon travail sur moi.
Ma femme Jeanne s’impose dans ma conscience. J’ai eu un gros conflit avec elle juste avant de partir à Ericeira. Je comprends tout ce qu’elle porte et que je ne vois pas, elle qui est enceinte, qui sort d’une dépression, qui gère tellement. J’ai l’image de la femme enceinte et sa mitraillette dans One Battle After Another… c’est ma meuf ça ! Parfois j’oublie la guerrière qu’elle est. Ma chérie. J’ai besoin d’avoir plus d’empathie pour elle. Moins essayer d’être compris par elle, et mieux la comprendre.
Je continue de parler à Nicole de l’importance de l’espace, et elle me retourne le truc en me montrant que justement, l’espace—celui de jouer, de rire, de faire n’importe quoi—c’est exactement cela dont moi j’ai besoin. Ça me frappe comme une révélation.
Je n’arrive pas à croire le message que me font passer les champignons, l’effondrement de mes attentes. Les idées et les réalisations vont dans tous les sens. Nicole et moi en pleine connexion, en immense complicité. Par moments je suis en teuf, à d’autre je suis de retour sur le canapé en mode thérapie. Puis je me relève, je me roule par terre de rire, je hurle de rire, je pleure de rire, je n’ai jamais ri comme ça de ma vie.
C’est la guérison par le rire.
Les grands thèmes de ma vie dansent la farandole dans ma tête, je pense à mon fils, et à un moment récemment où j’ai abusé de sa fragilité, où je l’ai brusqué pour qu’il vienne dans mon monde d’adulte et d’obligations alors que lui essayait de m’attirer dans le sien de jeu et d’imaginaire. J’éclate en larmes. Enfin je pleure !
Mais je repasse aux pleurs de rires en un clin d’oeil, d’ailleurs Nicole a du mal à suivre, parfois c’est comme si je pleurais de rire et de tristesse en même temps, c’est complètement dingue, une des sensations les plus folles que j’ai vécues.
Moi qui croyais que j’allais pleurer, ce que me montrent les champignons c’est que ce dont j’ai le plus besoin c’est de rire, d’être incohérent, de jouer.
C’est tellement bordélique, je suis tellement dans tous les sens avec Nicole—je l’interromps, je lui dis de se taire, je lui fais des câlins, je partage des fous rires avec elle—que j’ai peur de la rendre zinzin. Alors je n’arrête pas de m’excuser, tout le temps.
Elle me le fait remarquer et me dit que j’ai le droit de faire des erreurs, que je n’ai pas besoin d’être parfait. Et c’est un autre grand moment pour moi, un autre grand cadeau de Nicole : je vois la croyance de l’Indigne que je dois être parfait.
Mais je peux lâcher cette croyance. J’ai le droit de faire des erreurs. Je serai quand même digne d’amour.
This is the teaching.
Quelque chose lâche dans mon corps. J’ai le droit d’être bordélique. Je n’ai pas besoin d’être parfait. J’ai le droit de jouer plutôt que toujours essayer de “faire bien”. Je repense à la finale du concours de plaidoirie en première année de droit. J’avais butté dans ma plaidoirie, je m’étais excusé. Un grand avocat français, Jacques Verges, l’un des juges, m’adressera les seuls mots qu’il dira ce jour-là lors du débrief : “Ne vous excusez pas”. Ça m’avait un peu volé au-dessus de la tête. Mais là, pour la première fois de ma vie, je ressens cette vérité dans mon corps, dans mes tripes. Il y aura un avant et un après ce trip, maintenant je le vois.
Progressivement, après presque quatre heures, la substance se fait moins présente.
Nicole, qui a été héroïque, sage, patiente, drôle, solide, me donne à manger. La meilleure salade de fruits de ma vie, je suis en orgasme de fruits.
Elle s’en va.
Je marche vers la mer.
Je sais que ça va mettre du temps à infuser.
Mais il y a quelque chose de clair.
Je n’ai pas besoin de me battre pour guérir.
Je n’ai pas besoin de me réparer.
Je peux relâcher le contrôle.
Me donner de l’espace.
Pour jouer.
Je m’assois face à l’océan.
C’est si beau.
La vie est si belle.
Avec amour,
Jo