Un DJ portugais m'a mis face à mon identité juive

Lettre du 7 août 2026

J'ai envie de te dire quelque chose aujourd'hui qu'il y a encore quelques jours je n'aurais pas osé te dire. Tu es prêt.e ?

Allez : « shabbat shalom ».

C'est ce que se disent les Juifs depuis des siècles le vendredi soir, pour se souhaiter un bon repos après une longue semaine de travail.

Un shabbat en paix.

Je n'aurais pas osé dire ces mots dans une newsletter car mon identité juive me pèse en ce moment. Il n’y a pas eu beaucoup d'époques où il était facile d'être juif, mais actuellement ça me semble particulièrement difficile.

Depuis les horreurs du Hamas le 7 octobre 2023, auxquelles l'armée israélienne a répondu par d'autres horreurs (sans que j'aie besoin de quantifier telle ou telle horreur, car une vie humaine est une vie humaine), je porte un grand malaise en moi. Comme si une partie de moi, quand on voit les images de l'horreur à Gaza, sentait le besoin de dire « c'est pas moi ».

Comme si de dire « shabbat shalom » faisait de moi quelqu'un qui est souvent une victime mais qui devient aussi de plus en plus un bourreau.

Car je ne me sens ni victime, ni bourreau.

Alors depuis quelques années, j'ai mis mon identité juive un peu de côté. Et j'évite les discussions sur la situation en Israël.

Jusqu'à réussir à me convaincre que ça ne m'affectait pas, que j'allais bien. Que mon appartenance à la communauté juive, qui avait été si importante pour moi dans mon enfance et mon adolescence (jusqu'à la trentaine, je me considérais plus juif que français ou américain ou parisien), ne m'importait désormais plus tant que ça.

Il y a quatre ans, au grand dam de ma mère et de certains amis, j'ai décidé de ne pas circoncire mon fils. Et pourtant il m'importait de préserver cette identité juive qui à tant d'égards m'a construit. Aujourd'hui d'ailleurs, la fête préférée de Jeanne et Salvador, ce n'est ni Noël, ni Pâques, c'est Hanouka, à l'occasion de laquelle ils adorent tous les deux chanter en hébreu.

Si à la maison on fête à notre manière certaines fêtes des calendriers juif et chrétien, en public c'est autre chose, je ne sais plus trop sur quel pied danser.

Au printemps de l'année dernière, quand je préparais ma playlist de danse pour notre retraite Silence, je voulais passer une chanson d'une artiste israélienne que j'adore : Laor. Elle chante en hébreu, en portugais, en sanskrit. Des chants d'amour, d'ode à la nature et au divin en nous, hors de toute religion. Mais je n'avais pas osé. J'avais peur qu'on reconnaisse de l'hébreu, qu'on fasse un amalgame avec la situation politique, que ça dérange.

Alors je m'étais censuré, sans en parler à qui que ce soit.

Le plus troublant, c'est ce que j'ai ressenti juste après. Rien. Pas de débat intérieur, pas de soulagement, rien du tout. J'ai vite fait d'oublier.

Un an plus tard, ce printemps, je vais à une Ecstatic Dance, une fête de journée en extérieur, sans alcool, dans un endroit incroyable à Caparica au Portugal, une sorte d'ancien palace entouré d'une végétation sortie tout droit du Livre de la Jungle. À un moment, le DJ, un Portugais qui n'a rien à voir avec la choucroute, passe une de mes chansons préférées de Laor. Et là, sans le voir venir, j'explose en larmes.

Je suis en train de vivre un moment de grand relâchement émotionnel : je kiffe sur une chanson en hébreu, je danse au milieu de centaines d'autres sur cette musique merveilleuse, personne ne semble gêné, et surtout je vois comme je porte un truc en moi dont je me convainquais qu'il n'existait pas.

Je goûte au plaisir de mon identité juive, de sa culture, de sa musique, qui m'ont tant nourri.

Je réalise combien ça m'avait manqué.

Moi, l'arrière-petit-fils de Grisha Gatovski, gazé à Auschwitz, brûlé dans les fours de Birkenau.

Je m'étais raconté de sacrées salades.

Et voilà qu'un DJ portugais me montre quelque chose d'immense, et il le fait dans la joie, en me permettant de célébrer mon identité juive.

Quelques semaines plus tard, pendant un breathwork animé par Jeanne, elle lance la même chanson de Laor. Rebelote : j'explose en larmes. Je peux pas croire que ma goy de femme chérie vient de passer Laor sans me prévenir, et sans même bien comprendre tout le process que je traverse avec mon identité juive, et tout ce que j'avais ressenti suite à l'Ecstatic Dance.

Après coup je me dis qu'il y a quand même un truc à aller comprendre. Je fais semblant de m'en foutre, mais ça me fait souffrir ce poids que je porte, cette culpabilité et cette honte. Comme si j'avais internalisé l'antisémitisme ambiant, qui est de plus en plus présent.

La semaine dernière, Jeanne me dit : y'a un festival dans les montagnes de la Serra da Estrela, où Domitille (ma meilleure pote, la marraine de Salvador) va avec ses cousines, viens on y va. Hmm, mouais, bof, pas trop pour moi l'ambiance camping namasté avec ponchos et plumes dans les cheveux. Elle ajoute : y'aura Laor, qui fait un concert là-bas.

Allez vas-y, ok, on y va.

Vendredi dernier. Je suis à une Ecstatic Dance au festival, Domitille vient me voir : regarde devant, qui est en train de danser, c'est Laor ! Quelques minutes plus tard, elles sont en train de se parler, Domitille me dit de venir, elle me la présente, je lui dis qu'elle a fortement affecté ma vie cette année avec sa musique.

Le soir, son concert, la magie, l'impression d'être total groupie. À un moment du set, en pleine chanson, elle lâche un « shabbat shalom ! ». Et ça me fait un truc. Bah oui, pourquoi pas dire shabbat shalom le vendredi soir. Ou joyeux Noël le 24 décembre. Ou Aïd Mabrouk quand c'est l'Aïd.

Mais moi je n'oserais pas. Pour la même raison que je n'oserais pas passer une chanson de Laor en retraite.

Le lendemain, je parle de tout ça à Domitille. Elle me dit : va lui parler ! À qui, à Laor ? Oui, c'est une femme médecine, une femme sage, tu peux aller lui parler.

Moi j'ai l'impression que la meuf c'est la Dua Lipa de la spiritualité, inaccessible. Mais bon, why not, qui ne tente rien n'a rien.

Le samedi matin, donc, je marche dans le festival, je cherche Laor, mais elle n'est pas là, elle a dû partir après sa performance. Je rentre à ma cabane de glamping quand juste à côté, dans une autre cabane, je crois entendre sa voix. Je reviens sur mes pas, puis je repars dans l'autre sens. Si quelqu'un me voyait on pourrait me prendre pour un cambrioleur pas trop discret. Après quelques instants qui me paraissent durer une éternité, où j'hésite à y aller de peur que ce ne soit pas elle, ou que ce soit trop bizarre que je débarque chez elle, je prends mon courage à deux mains et j'y vais.

Assise par terre, avec ses deux chanteuses, c'est bien elle. Elle me reconnaît de la veille, me sourit, je lui demande si je peux prendre quelques minutes de son temps. Bien sûr, rentre, assieds-toi.

On parle une demi-heure. Je lui raconte tout ce que je viens de te dire et bien plus encore. Elle est géniale, ouverte, curieuse, la bonté émane d'elle. Elle me parle de la façon dont elle vit la situation en Israël, du fait qu'il y a du vrai dans toutes les perspectives mais que la vérité est bien plus complexe que beaucoup aimeraient dépeindre. Je lui dis comme j'aimerais avoir le cran de lancer un grand « shabbat shalom », comme elle l'a fait la veille.

Tu es encore trop préoccupé de ce que vont penser les autres, me dit-elle.

Quand elle me dit ça, je sens cette contraction au niveau du plexus solaire, cette peur. Cette obsession de ce que pensent les gens de moi.

Elle a tellement raison.

Pourtant je le sais. Et j'y travaille depuis tant d'années. Mais sur cette question je ne le voyais pas.

De quoi j'ai peur en fait ? Qu'on fasse l'amalgame entre juif et armée israélienne à Gaza ?

Pourquoi je me préoccupe des pensées de personnes qui feraient un tel raccourci ?

Je ressors de chez Laor, léger, et déterminé à ne plus me censurer.

Ou en tout cas à essayer.

Je suis fier d'être juif.

Alors voilà. On est vendredi.

Et aujourd’hui j'ai hyper envie de te dire ces mots :

Shabbat shalom.

Que tu sois en paix.

Que nous soyons tous en paix.