Quand Beyoncé et Novak mènent la danse
Lettre du 15 mars 2026
Hier après-midi j'étais à une Ecstatic Dance à Lisbonne.
La musique était forte, les corps autour de moi s'abandonnaient, et moi je dansais — enfin, je croyais danser. Parce que j'adore danser, et depuis que je ne sors plus la nuit, c'est le seul endroit où je peux vraiment me lâcher sur un dance floor.
Sauf qu'hier j'ai vu quelque chose que j'aurais préféré ne pas voir. Deux parties en moi menaient la danse à ma place, et qui sont tout sauf relax.
La première, je l'ai appelée Beyoncé — elle vérifie en boucle si on me regarde, si je suis beau, si je danse bien. La deuxième, c'est Novak — en référence à Djokovic — elle veut que je gagne l'ecstatic dance, que je sois le meilleur danseur sur le dancefloor.
Derrière ces deux protecteurs — comme on les appelle dans l'Internal Family Systems — il y a une blessure d'enfance : ma partie que j'appelle l'Indigne. Celle qui croit être trop défectueuse pour recevoir de l'amour. "Tu ne mérites pas ça." Elle est née du rejet que je sentais de la part de mon père quand j'étais petit. C'est elle qui a créé Beyoncé, persuadée que si je suis admiré, je mériterai l'amour. C'est elle aussi qui a créé Novak, croyant que les victoires et les accomplissements pourraient combler ce vide à l'intérieur.
Ce qui m'a frappé en dansant, c'est que j'ai compris du même coup pourquoi j'aime tant suivre le tennis, pourquoi les popstars me fascinent. Ces mondes-là sont empreints de la même blessure d'indignité. On ne devient pas Novak Djokovic ou Beyoncé par hasard — on vient chercher à combler un manque d'amour. La scène, le trophée, les millions de fans : c'est l'Indigne qui tire les ficelles, depuis le début.
Mais toute l'admiration et toutes les victoires du monde ne peuvent pas rassasier pour bien longtemps l'enfant triste qui sommeille en bon nombre d'entre nous. Il n'y a que nous qui pouvons faire ça. Nous l'adulte, qui pouvons aller à la rencontre de nos parts exilées, et les décharger des croyances d'indignité qu'elles portent.
Dans mes méditations IFS, la pratique ressemble à ça : d'abord je dis merci à Novak et Beyoncé d'essayer de me protéger, de travailler si dur pour que je me sente aimé. Je leur demande ensuite gentiment de faire un pas de côté, pour sortir de la futile quête d'amour à l'extérieur. Puis je visualise l'Indigne — un moi enfant, recroquevillé, triste. Je le prends dans les bras. Je lui dis que je l'aime. Que je suis là, maintenant.
À la fin de l'ecstatic dance, j'ai fermé les yeux une dernière fois. La musique continuait.
Et pour quelques minutes, j'ai juste dansé.