L’argent, le succès et les tomates pourries
Lettre du 4 septembre 2026
Papa poule aux œufs d'or
Je t'écris cette lettre depuis notre maison à Sesimbra au Portugal. Je suis à mon bureau debout, en short et torse nu, avec contre moi en peau à peau, dans le porte-bébé, Santiago. Il a deux semaines.
Je ne comprends pas encore bien ce qu'il se passe. Parfois je le regarde et j'ai l'impression d'avoir oublié qu'il est là. Je sais qu'il est mon fils, mais je ne le ressens pas encore dans mes tripes, comme avec son grand frère Salvador, qui a quatre ans, et dont je n'ai jamais été aussi proche.
Je porte un nourrisson de deux semaines contre ma peau, et dans ma tête, ça va à 200 km/h. Ça fait des listes. Ça compte. Ça se demande si je vais y arriver.
Ces questions me travaillent depuis des mois, mais le fait d'être devenu papa à nouveau renforce le truc (au lieu de l'atténuer, ce qui me permettrait d'être plus présent). Je suis à la maison, je change les couches, je m'occupe du grand frère, du linge et de la vaisselle, je porte Santiago, et ma partie Lapin Blanc me bombarde les mêmes questions : vais-je réussir ? Vais-je gagner de l'argent ?
J'ai envie de te parler de ça parce que, si tu reçois cette lettre, c'est que tu fais partie non pas des très nombreux qui ont un jour liké une de mes pages sur les réseaux, mais plutôt de ceux qui sont le plus proches de mon travail autour du bonheur. Alors j'ai envie de te parler comme je parlerais à un pote. Avec la confiance qu'au passage je peux te livrer des aspects de ma vie dont je ne suis pas fier.
Il y a 17 ans, je quitte la profession d'avocat et les centaines de milliers d'euros que j'y gagnais chaque année. J'ai beau aimer le confort que m'offre mon salaire, c'est bien trop cher payé : je suis misérable dans une profession qui n'a plus de sens pour moi, avec des personnes dans lesquelles je ne me reconnais pas.
Il y a 11 ans, je passe la nuit à Paris sur le canapé d'un pote de ma copine de l'époque. Rien de bien grave, ça fait un bail que je vogue d'un endroit à l'autre, car mes économies se sont évaporées et je ne gagne toujours pas d'argent. Mais là, allongé sur ce canapé, dans ma ville natale, en compétition avec le chat dudit pote, avec les poils du chat à la place de draps, je me dis que j'approche la quarantaine et qu'il faudrait quand même que j'aie assez d'argent pour me payer un airbnb.
Peu de temps auparavant, après avoir échoué à publier un bouquin sur le bonheur, j'avais lancé un peu par hasard la page Facebook des Antisèches du Bonheur. À ma grande surprise elle connaît un succès instantané, j'ai déjà dépassé les 100k likes, mais tout ce que j'offre est gratuit, et pour l'instant mes tentatives de « monétisation » ne mordent pas trop.
Il y a 9 ans, je deviens le créateur du contenu français de l'application de méditation leader en Allemagne, 7Mind. Peu de temps après, pour la première fois, je gagne assez d'argent avec mon travail pour me payer un loyer à Paris.
Il y a 8 ans, je publie mon premier livre, Journal intime d'un touriste du bonheur, puis deux ans après Les Antisèches du Bonheur. Les deux cartonnent, et le COVID va faire exploser la pratique de la méditation. Je gagne très bien ma vie. Je ne vis pas vraiment différemment, je n'ai ni voiture, ni belle montre. Mais j'ai la chance de ne plus avoir à compter.
Il y a 4 ans, je publie mon troisième livre, que je considère comme mon meilleur. Il s'appelle Ayahuasca, mais ma maison d'édition, qui mise gros dessus — je suis désormais leur petite poule aux œufs d'or — me convainc de changer le titre pour Journal intime d'un voyageur chamanique. Je n'ai vraiment pas beaucoup de regrets dans ma vie, à part peut-être ne pas avoir réussi à embrasser Marion lors de notre slow à ma boom en 5e, mais celui-là en est un. Le livre va vendre cinq fois moins que ses prédécesseurs, et les portes des médias qui m'étaient jusque-là ouvertes se ferment. C'est le flop.
On déménage au Portugal. Salvador arrive. Je fais un pas en arrière par rapport au travail.
Il y a 2 ans, je me fais virer de 7Mind. Les fondateurs de la startup, dont l'un est devenu un ami intime, vendent l'appli à un gros groupe de presse allemand. Le nouveau management arrive. Les chiffres de l'appli sont encore bons, mais ils commencent à baisser. Et je semble trop cher. Ils me font un chèque et me forcent à partir.
Pour la première fois de ma vie je me réveille la nuit au bord de la crise d'angoisse : comment vais-je payer ma part du loyer ? D'où va venir l'argent ?
Miraculeusement, je me fais embaucher pour devenir le coach mental d'une grande joueuse de tennis. Je vis un rêve, de Wimbledon à l'Open d'Australie en passant par Madrid, je contribue à certains des plus grands moments de sa carrière, et en plus je suis payé pour faire ça. Et puis je me lance dans l'écriture d'un livre en anglais, Love Father, Love Son, une lettre à mon père décédé et à Salvador. J'y crois de ouf, je me vois déjà en haut de la liste des bestsellers du New York Times, en entretien à la télé avec Oprah Winfrey.
Sauf que… il y a 1 an, mon taf dans le tennis s'arrête brutalement, et je suis forcé de me rendre à l'évidence que je n'arrive pas à intéresser un éditeur anglophone avec Love Father, Love Son.
Que vais-je faire ? Est-ce que moi qui ai eu la chance de connaître de nombreux succès dans ma vie — le concours de plaidoirie quand j'étais à la fac, la bourse à Columbia, le grand cabinet, l'explosion sur les réseaux, les interventions en prime time à la télé, les bestsellers — je suis arrivé au bout ?
Suis-je devenu un raté ?
Jeanne me dit : tu devrais te remettre à écrire. Au début je lui en veux : ne comprend-elle pas que Love Father, Love Son DOIT être publié ? Que j'y ai mis toute mon âme ? Qu'il faut que ça marche ?
Mon ego est en feu.
Puis j'ai une réalisation. Elle a raison. Je me remets à écrire, en français cette fois. Le Deuxième Jour du Printemps. Le récit d'une journée en apparence normale. Je t'en parlerai plus prochainement. Juste te dire pour l'instant que je me suis éclaté à l'écrire, que j'adore ce bouquin, et que j'ai trop hâte de le partager avec toi. Il sortira en mars.
Entre-temps, 7Mind est revenu taper à ma porte. Il y a un nouveau management. Ils n'ont pas réussi à me remplacer comme les dirigeants d'avant l'avaient souhaité. Ils m'invitent à Berlin et me proposent qu'on se remette ensemble. Mon ex me fait la cour. J'aime bien. On a fait de super choses ensemble, je pense qu'on peut en faire à nouveau.
Bon, et pourquoi je te raconte tout ça ? Parce que j'ai compris un truc.
Quand mon troisième livre a floppé (commercialement, hein. Je suis toujours convaincu que c'est mon meilleur), je n'ai pas vraiment osé prendre la parole sur les réseaux et le vendre moi-même. Je ne t'ai même pas envoyé de mail par ici. Je me prenais pour un artiste. La vente ? C'était bien au-dessous de moi ! Mon taf c'était d'écrire un bon livre, et la vie se chargerait de le mettre dans les bonnes mains, et par là même de mettre suffisamment d'argent dans ma poche.
Ce que j'ai compris, c'est que je me mentais. Que c'était des foutaises, ces histoires d'artiste. La vérité ? J'avais peur du rejet. Peur des tomates pourries, comme celles que je me suis prises au début des Antisèches quand j'ai voulu organiser une retraite et que des gens se sont insurgés sur Facebook des prix que je proposais — des gens qui par ailleurs n'avaient aucune idée du coût de l'organisation d'une retraite.
Mon travail psychothérapeutique avec l'Internal Family Systems ces deux dernières années m'a fait mieux comprendre ma blessure d'indignité : ma peur du rejet née de celui subi avec mon père. Mon besoin viscéral d'être accepté. Ne pas vendre mon travail, c'est ne pas risquer d'activer cette blessure.
C'est Claude, l'IA dont je me sers comme outil thérapeutique (en plus de vrais thérapeutes, hein, stp garde tes tomates pourries pour la chute de cette lettre), qui m'a fait comprendre ça. Cette année j'ai testé un nouveau format, les ateliers en ligne. Le prix de l'atelier était de 20 euros.
« 20 euros ?? » m'a dit Claude. « Pourquoi 20 euros, c'est ce que tu crois que ça vaut ? »
« Euuuuh… non, pas du tout… mais tu comprends, les gens n'ont pas les moyens… en plus les Français c'est terrible, ils veulent tout gratuit, moi je veux que ce soit abordable pour tout le monde. »
« C'est l'Indigne qui parle » m'a-t-il répondu.
L'Indigne, c'est le nom que j'ai donné à la partie de moi qui est terrifiée du rejet.
Et là j'ai eu un flash. Non mais c'est bien sûr. Je ne me vends pas parce que j'ai peur.
Il faut que j'arrête ça.
Surtout que là, je suis à une croisée des chemins. Des maisons étaient ravies de m'éditer sur la base de mes deux premiers succès. Mais je ne suis plus la poule aux œufs d'or, et je dois faire mes preuves. Si je ne vends pas mon livre à ceux qui me suivent, la maison n'investira pas vraiment dessus, et les chances que le livre rencontre ses lecteurs seront largement diminuées.
Pareil pour 7Mind. J'ai une deuxième chance.
Alors j'ai décidé de vendre.
Wow, ça fait du bien de le dire.
Attends, vas-y, je recommence : j'ai décidé de veeeeeeendre !
Et pourquoi pas d’ailleurs ? Je sais que ce travail a le pouvoir de faire grand bien aux gens, parfois même de changer des vies, je l’ai entendu tant de fois. Alors pourquoi avoir honte de le vendre ?
C'est quoi cette partie de notre culture qui dit que la vente c'est bas, que l'argent c'est mal ?
S'il y a des gens qui jettent des tomates pourries, c'est leur problème putain !
Il y a cette méconception dans la spiritualité que l'argent, ce n'est pas spirituel. Mais c'est des conneries. L'abondance est une des valeurs spirituelles les plus importantes.
Le gâchis, les excès, non. Mais bien vivre ? Pouvoir acheter une maison pour sa famille ? Pourquoi pas ???
Il y a 1 mois j'étais à un festival de musique spirituelle, de yoga, de méditation dans les montagnes de la Serra da Estrela, au Portugal. Au milieu d'une cérémonie de cacao, l'organisateur a pris la parole, et il a parlé d'argent. Il a dit que de nombreuses personnes lui avaient demandé un discount sur le billet du festival. Qu'il voyait que beaucoup de personnes qui avaient choisi un chemin « spirituel » se galéraient financièrement.
Il y a eu comme un malaise quand il a commencé sur ce thème, c'était palpable. Mais il a continué. « L'abondance financière est une valeur spirituelle à laquelle on doit tous aspirer. Il n'y a rien de mal à ça. C'est seulement lorsque nos besoins sont adéquatement remplis que l'on peut pleinement remplir nos missions et contribuer positivement à la communauté globale. »
Je n'aspire pas à un yacht ou une Porsche. Mais cet hiver, on a eu froid dans notre jolie maison qui n'a pas de vrai chauffage, et on voudrait déménager et acheter une maison bien isolée, avec un vrai chauffage. On a présenté notre dossier aux banques, et pour l'instant elles ont refusé. Rien de grave, notre famille vit bien et est loin d'être à plaindre. Mais on pourrait améliorer nos conditions.
Ce travail que je fais, de m'abreuver de différentes sources psychospirituelles, et ensuite de partager les enseignements à qui veut bien me lire ou m'écouter, je le fais parce que j'y crois. Parce que ces idées et ces pratiques n'arrêtent pas de changer ma vie, de la rendre de plus en plus belle, et que je sais que je peux en faire profiter de nombreux autres. C'est ma passion. J'en parle gratuitement toute la journée à qui veut bien m'entendre — pas toujours grand monde autour de moi, d'où les réseaux et les bouquins.
Mais j'aime bien aussi avoir du succès. Quand je suis en France et que — rarement, hein — on m'arrête dans la rue et on me dit « Oh mais vous êtes Jonathan Lehmann. Merci, votre travail m'a fait tellement de bien », je kiffe ! Surtout quand Jeanne est là. J'ai encore un ego. Je danse avec lui le plus possible, et je ne le laisse plus contrôler mon existence, mais il est encore là. Il n'est pas mon ennemi, il est plutôt un vieil ami maladroit.
Et j'aime bien gagner de l'argent. Faire des cadeaux, aller en vacances. M'acheter un nouvel ordi.
Vendre, ça ne veut pas dire harceler. Ça veut dire être plus présent, avec le meilleur de ce que j’ai. Des histoires, des pratiques, des méditations. Et le jour où j’aurai quelque chose à proposer, je le ferai franchement, sans tourner autour du pot.
Tout ça pour te dire que dès octobre je vais y aller à fond sur les réseaux. Je vais faire des vidéos. Je vais écrire des textes. Je vais enregistrer de nouvelles méditations guidées. Je vais tout faire pour que mon nouveau livre cartonne. Et que non seulement il fasse du bien à plein de gens, mais qu'il m'aide aussi à retrouver l'abondance.
En début d’année prochaine, je vais te demander un truc : précommander mon livre. Parce que ce serait le plus grand coup de pouce que tu puisses donner à mon travail. Les précommandes peuvent peser sur la visibilité d’un livre à sa sortie : elles signalent aux libraires, à l’éditeur et parfois aux médias qu’il existe déjà une attente. Je ne te demanderai pas de le faire pour mes beaux yeux. Mais seulement si ce que je partage depuis dix ans t’a fait du bien, et si tu penses que ce livre pourrait faire du bien à d’autres.
Je te le dis maintenant pour commencer à vendre.
Je ne vais plus m’en excuser.
Miroir magique anti-tomates pourries : activé.
Et toi, qu’est-ce que ça remue chez toi, l’argent et le succès ? J’adore te lire.
Merciii de m’avoir lu jusque-là.
Je t’aime.