Danse avec ma mère

Lettre du 31 mai 2026

Il y en a pour qui c’est fluide avec les parents, même à l’âge adulte, même quand ils vieillissent.

Et puis il y a nous autres.

Mon père est mort depuis dix ans. Il reste ma mère. Elle était mon tout quand j’étais petit, mon bouc émissaire à l’adolescence, ma petite maman chérie au début de l’âge adulte.

Puis mon père est tombé malade. On n’était pas d’accord sur le diagnostic, sur la marche à suivre. On n’était d’accord sur rien.

Je me suis enfui à l’autre bout du monde, de France en Californie. Mon père, qui venait de San Francisco, ne pouvait plus trop communiquer verbalement, alors je suis allé me confronter à ses racines, à mes racines.

La distance n’a pas amélioré la relation, même s’il y avait des éclaircies au milieu des orages. Je me souviens d’une conversation avec elle, j’avais 33 ans, je finissais mes études de business à UCLA, je voulais devenir entrepreneur : après des années à me faire maltraiter en cabinet d’avocat par des boss tyranniques, il n’était plus question que j’ai un patron. Au téléphone, je lui explique que je suis la seule personne de ma promo à ne passer aucun entretien avec des employeurs potentiels, que je prends un gros risque. « Suis tes rêves, mon chéri. Je serai toujours là si tu as besoin. »

Ma petite maman.

Dix ans plus tard, je rencontre Jeanne, on décide de faire famille. Parfois ça passe entre Jeanne et Nicole, parfois non. Jeanne devient enceinte, je me dis que ça va amadouer Nicole de devenir grand-mère, elle vient chez nous peu de temps après la naissance de Salvador, et là notre relation touche le fond : Jeanne et moi complètement submergés, Nicole dans son monde, qui nous rajoute une charge là où on attendait du soutien.

Pour la première fois de ma vie, l’idée me traverse de couper les ponts avec ma mère.

J’en parle à mon amie Macha. « Attention, me dit-elle, ce serait une grave erreur. » Au même moment je lis It Didn’t Start With You, de Mark Wolynn : on ne peut être véritablement épanoui si le rapport avec nos parents n’est pas guéri. L’auteur insiste sur la compassion, la seule voie consciente : c’est une vieille leçon, mais à ce moment-là elle me frappe en plein cœur.

Ma mère était battue par son père, déconsidérée, moquée. Son grand-père est mort à Auschwitz, sa grand-mère défenestrée de l’appartement familial alors que ma mère n’avait que deux ans. Elle s’en souvient encore.

Elle en a tellement chié.

Ce que j’ai pu appeler son narcissisme, son égocentrisme, sa violence—et dont, franchement, je retrouve clairement la trace en moi—ce sont des mécanismes de protection créés dans la petite enfance.

Alors je change de stratégie. Je vais mettre tous mes griefs de côté. Je vais donner, en commençant là où c’est facile, les conversations téléphoniques. Quand on est sous le même toit c’est chaud, mais au tel ça va, c’est même souvent cool.

Puis je commence à prendre la confiance et je décide d’aller la voir, seul, chez elle à Angoulême. Il y a des moments difficiles—je ne peux juste pas tremper même l’orteil dans les eaux de mon ego sinon elles m’engloutissent et je deviens très con—mais ça se passe bien.

Quelques semaines plus tard, on retourne en famille avec Jeanne chez elle, et là rebelotte. Jeanne se lève de table et va s’enfermer dans sa chambre. Moi je hurle.

Je ne lui en veux de rien, j’essaye de la comprendre, mais mon corps ne suit pas tout le temps.

Je me retrouve à dire que le truc le plus dur dans ma vie, c’est ma mère.

Septembre dernier, je retourne seul chez ma mère. Ça se passe à merveille—jusqu’au dernier soir. Elle pète un câble, me poursuit dans l’appartement en me hurlant dessus. Deux pas en avant, un pas en arrière.

J’en ai marre.

On entame une thérapie familiale avec ma sœur Zelda et Nicole. Un jour on se retrouve Zelda et moi à deux contre un contre Nicole, on lui crache toute notre frustration. Ça la détruit.

Je m’en veux. C’était violent. Ça ne sert à rien.

Ce sera la fin de la thérapie familiale.

Et un électrochoc pour moi. Ma mère est une dame de 76 ans. Elle m’a tant donné. Si je vis une vie que j’adore aujourd’hui c’est en grande partie grâce à elle.

Alors il n’y aura plus que de l’amour. Si un thème est soulevé qui est susceptible de m’activer, je danse autour, je redirige doucement la conversation.

Entre temps j’ai étudié la théorie polyvagale. J'ai compris que nos systèmes nerveux se parlent — que si ma mère est en mode survie, je bascule avec elle. Mais que l'inverse est vrai aussi : si j'arrive calme, ancré, dans la compassion, je peux l'entraîner là-dedans.

Il y a deux mois on se retrouve à Nantes, où vit Zelda, pour marquer les 10 ans de la mort de mon père. Quand je sens ma mère qui se tend, au lieu de faire un pas en arrière et de me défendre, pour la première fois je vais vers elle, je la prends dans les bras, je lui dis comme je l’aime. Et ça marche. C’est dingue.

On passe les trois meilleurs jours depuis plus de quinze ans. Je n’y crois pas.

Mais c’était peut-être coup de bol ?

La semaine dernière, Nicole vient nous voir à Sesimbra, elle va passer trois jours à l’hôtelà deux pas de chez nous. J’ai peur d’avoir déclaré victoire trop tôt. Mais en fait ça se passe génialement bien. Il n’y a plus aucune accroche. Plus de désaccord. De la tendresse, des conversations, des rires. Et ce n’est pas que moi, ma mère aussi est plus calme, posée, heureuse pour rien.

Magique.

Et toi, il y a quelqu’un dans ta vie avec qui tu as du mal à danser ?

Avec amour,

Jo