Hakuna Matata, Mais Quelle Phrase Magnifique

Lettre du 17 novembre 2026

Jeudi dernier, Salvador me réveille à 6h30.
Il a les mains collantes, je ne sais pas encore que c’est du savon liquide non essuyé.

D’habitude, Jeanne gère le réveil, mais elle est partie pour deux nuits.

Je sors de la chambre : l’orage qui m’a réveillé plusieurs fois continue de s’abattre sur la maison.
L’aspirateur automatique s’est activé tout seul, la sonnette aussi, les lumières s’allument et s’éteignent.
Ça fait un peu film d’horreur. 

Dans la salle de bain, le savon liquide recouvre le sol.
Salva est en mode “full bêtises”.
Il a aussi éventré un coussin rempli de billes de polystyrène : on dirait qu’il y en a des centaines sous le canapé.
Il semble vouloir m’aider à ramasser, mais il change d’avis subitement et en éparpille partout.
Puis il en jette dans les toilettes.
Les billes flottent : la chasse ne les emporte pas.
Je dois y aller avec les mains.

Je m’énerve. Fort.
Il pleure. Merde.
Je me reprends.
Pardon Salva. Papa est un peu dépassé.

OK, respire Jo. Dans deux heures il sera à l’école. Step by step.

Sauf que non : gouttes d’eau qui tombent du toit, fuite dans la cuisine, messages de Jeanne, mail de la proprio,
et puis le mail qui tue : fermeture de l’école pour cause d'intempéries.

Ma partie Lapin Blanc s’active : celle qui court partout avec une montre géante à la main, toujours en retard, qui a peur de manquer.
Je la connais bien. C’est celle sur laquelle je travaille le plus en ce moment avec ma thérapeute IFS (Internal Family System), une méthode psychospirituelle révolutionnaire qui est en train de changer ma vie.

Lapin Blanc murmure :
« Tu vas pas y arriver. T’as pas assez dormi, t’as trop de taf, t’as personne pour t’aider. »

J’essaye d’appeler des baby-sitters.
Aucune n’est dispo.

Ma partie Calimero se plaint : « C’est vraiment trop inzuste. »
Et ma partie Adolf cherche un coupable, elle veut s’en prendre à Jeanne.

Le sol est trempé, les jouets de Salva partout par terre, il se met à hurler parce que j’ai pas étalé le peanut butter comme il fallait.
Je vais péter un câble.

Puis une pensée : la vie est magique, tout a un sens, tout est en synchronicité.

Je me vois de l’extérieur, et je m’arrête net.

Le calme.
Je comprends.

Je croyais que j’allais passer la journée dans la cour de récré — à écrire tranquillou, m’amuser, méditer.
Mais non.

Aujourd’hui je suis dans la salle de classe.
Et la leçon du jour, c’est la peur de manquer.

Ces derniers temps, je sens cette peur partout : peur de manquer d’argent, de temps, de soutien.
Certaines sources de revenus se sont éteintes, d’autres ne sont pas encore nées.

J’écris trois fois à ma banquière pour savoir comment casser mon PEA — pas de réponse.
Lapin Blanc s’agite :
« Mais qu’est-ce qu’elle fout ? Appelle-la ! »

Mais je le vois à présent : je ne manque de rien ici et maintenant.
Je ne manque pas de temps.
Tout ce qu’il y a sur ma to-do peut attendre.
Je suis juste accro à ma liste, à la dopamine de la case cochée.

Et surtout : j’ai une journée entière avec mon fils.
Mon adorable et incroyable Salva, 3 ans, que j’adore.

Tout le monde me dit sans cesse “profite de ces moments quand il est petit”.
J’ai envie de répondre : “mais comment”.
Bah comme ça.

Et dès que j’accepte la réalité de l’instant, tout change.
Les bêtises s’arrêtent comme par magie.

Salva et moi retrouvons notre connexion.
On saute sur le lit, on se dit des blagues lourdes (nos préférées), on regarde ensemble un cours de portugais.
On épluche des grenades et des concombres.
J’hallucine comme il manie bien l’économe.

Je ne manque pas non plus d’argent.
Ce ne sont que des pensées de peur.
Qui me poussent à essayer de contrôler, d’anticiper de trois coups comme je fais aux échecs.

Et quand j’arrive à voir clairement cette peur, elle se dissout.

Je repense à tous ces moments où j’ai eu peur de manquer — tellement plus nombreux que ceux où j’ai vraiment manqué.
Si je comptais les minutes passées à nourrir cette peur, j’aurais déjà gaspillé plusieurs années de vie.
Alors que le vrai manque, lui, a toujours été rare, ponctuel et surmonté.

J’ai souvent peur de manquer.
Je manque rarement.

Pas besoin de harceler ma banquière.
Pas besoin de baby-sitter.

Puis les mots suivants me viennent à l’esprit :
“Ce très jeune phacochère. J’étais jeune et phacochèèère. Bel organe. Merci.”

Mais oui. Hakuna Matata.

La chanson préférée de Salvador.
On l’écoute tous les matins en allant à l’école.
La version française, puis la version anglaise.
Je me les chante régulièrement.

Je me dis tiens, Hakuna Matata, c’est la leçon du jour.
Le slip que j’ai attrapé au hasard pour lui ce matin, c’était celui du Roi Lion.
Puis le t-shirt Hakuna Matata qu’il a choisi.

Je connaissais la chanson, je savais que ça voulait dire no worries,
mais je n’y avais jamais vraiment réfléchi.

Je cherche un peu l’origine du mot, qui vient du swahili et signifie “pas de problème”.

Et là, tout s’aligne : cette expression, c’est exactement ce que j’étudie en ce moment avec la non-dualité :
relâcher les préférences, car nous sommes la joie inconditionnelle,
et que c’est justement le contrôle de notre expérience qui crée la souffrance.

Mais c’est aussi l’idée de ma chouchou du moment, Byron Katie,
qui dit qu’il est fou d’essayer de débattre avec la réalité.
Que toute souffrance vient des histoires qu’on se raconte sur comment les choses devraient être.

Derrière mon orage intérieur, il y a le ciel bleu de ma plénitude.
Toujours là.
Qui peut voir les pensées et leur dire :
merci, mais non merci.

Le vrai Hakuna Matata, c’est peut-être ça :
relâcher le contrôle de ce dont on pense avoir besoin,
se rappeler que la vie sait ce qu’il nous faut
et qu’à chaque instant, elle nous donne exactement ça.

Hakuna Matata.
Mais quelle phrase magnifique.