Magie, Douleur et Bonheur au Pays des Kangourous

Lettre du 24 janvier 2025

Salut les amours, 

Je vous écris depuis l’hôtel Millennium Grand Al Wahda… d’Abu Dhabi ! On peut dire que j’ai fait une légère sortie de route : à cet instant je devrais plutôt être en train de retrouver mon amoureuse Jeanne et notre petit de deux ans et demi, Salvador, dans notre maison de Lisbonne, après une quinzaine de jours en Australie.

Un rêve de gosse devenu réalité.

En effet j’étais à Melbourne, car, depuis plusieurs mois, j’ai l’immense chance de travailler comme coach mental pour une joueuse de tennis croate. Depuis petit, je suis un fan acharné de tennis : je joue depuis que j’ai sept ans, et quand le jour de mes 10 ans mon père m’a emmené pour la première fois à Roland Garros, et que j’y ai notamment découvert André Agassi, c’est une grande histoire d’amour qui a commencé pour moi avec le tennis pro. Autrement dit, jamais je n’aurais osé rêver l’aventure dans laquelle je me suis fait embarquer. 

Mais ce n’est pas que du bonheur, et c’est justement pour ça que je veux t’en parler. Fais-toi un thé, installe-toi dans ton canapé, ou reviens quand t’as 10 minutes (), car ceci n’est pas un post Instagram ou une vidéo Tik Tok : c’est un partage qui vient du cœur et qui va te demander un peu d’attention—c’est rare, alors je me permets.

La rencontre improbable avec Donna

Mon histoire commence lors du dernier Roland Garros. Je devais aller voir les qualifications (le tournoi avant le tournoi pour les joueurs moins bien classés qui rêvent d’accéder au tableau principal) avec mon ami Anthony. Manque de bol, il ne peut pas venir, il part à un stage de tantra en Grèce. À qui vais-je donner son billet, me demande-je (si, si). Je sais pas pourquoi, je pense à Thomas, un pote avec qui j’ai bu l’ayahuasca ces dernières années, mais avec qui je n’ai auparavant jamais passé de temps en tête à tête.

On se retrouve le jour J, on passe un super moment à voir des joueurs globalement inconnus donner tout ce qu’ils ont. Il me mentionne en passant que sa mère loue son appartement parisien pendant Roland à une joueuse de tennis dont le nom m’est vaguement familier, Donna Vekic. La semaine d’après, il m’envoie un message : il a croisé Donna lorsqu’elle quittait l’appartement, après avoir subi au troisième tour du tournoi sur terre battue une des pires défaites de sa carrière (elle perd après avoir gagné le premier set 6-0, puis avoir servi au deuxième pour le match ; au super tie break du troisième, elle mène 5-0, mais le perd finalement 8-10). Une défaite ayant presque donné à Donna l’envie de prendre sa retraite, à 27 ans. 

Thomas a une intuition, il raconte à Donna qu’il a un pote passionné de tennis, qui a déjà travaillé l’aspect mental de façon informelle avec deux joueuses de l’Équipe de France (l’une d’elle m’avait écrit suite à la lecture de mon premier livre), et que peut-être il serait bénéfique à Donna de me rencontrer, et d’explorer la gestion du mental avec moi. Elle est open, il me demande si ça m’intéresserait de lui parler. Je suis tout excité, mon rêve de travailler dans le tennis semblait s’être évaporé, n’ayant pas réussi à cimenter une vraie relation de coaching avec la dernière joueuse avec qui j’étais en contact. Je m’étais d’ailleurs fait une raison, et dans ma tête j’avais tourné la page : la vie ne semblait pas avoir le même rêve que moi. 

Wimbledon, un rêve éveillé

On se parle avec Donna, ça clique tout de suite. À ce moment elle est aux alentours de la 40ème place mondiale. J’ai à peine besoin de lui mentionner la pratique de la méditation, des gratitudes et des poubelles mentales, qu’elle s’y met déjà : la meuf est une championne, ça se sent. Elle se met à les pratiquer avec assiduité, direct elle se sent mieux, la saison commence plus tard en juin sur sa surface préférée, le gazon, et elle arrive en finale du tournoi de Bad Homburg. On décide que je vais rejoindre fin juin son équipe à Wimbledon, où j’ai la chance de participer à la plus belle performance de sa carrière : elle atteint la demi-finale, qu’elle perd à un poil 10-8 au super tie-break du 3ème set. Pendant le tournoi on se parle, on médite, je discute aussi beaucoup avec ses coachs, je croise les plus grands noms du sport à la cantine des joueurs, je suis comme un gosse dans un magasin de bonbons.

Mon ego a envie de s’approprier son succès, d’ailleurs je vois bien après la victoire en ¼ que l’ego de chacun dans l’équipe a la même envie. Mais je n’ai été qu’une pincée de sel dans un plat délicieux qui aura pris des années de préparation. Donna enchaine avec une médaille d’argent aux Jeux Olympiques, et un 1/8 à l’US Open, elle monte à la 18ème place mondiale. C’est la meilleure année de sa carrière. On continue le travail à distance : ce qui semblait un truc complètement fou devient une partie réelle de mon activité.

L'Australie : au-delà des limites

Et donc pour la deuxième fois après Wimbledon, on décide que je vais rejoindre l’équipe « en vrai » pour l’Open d’Australie, le premier des grands tournois de l’année. J’arrive à Melbourne après près de 24 heures de voyage, je me prends 11 heures de décalage horaire, on est tous ensemble dans un grand appartement au 28ème étage d’une tour qui donne sur le parc où se déroule le tournoi : les parents de Donna, sa meilleure pote, le coach principal, l’entraîneur physique, le physio, et moi.

Je pourrais vraiment écrire tout un bouquin sur ce moment passé là-bas, d’ailleurs je le ferai peut-être un jour. Mais pour l’instant je veux partager avec toi que cette douzaine de jours m’a poussé surprenamment dans certains extrêmes de l’expérience humaine.

J’ai notamment dû faire face à ma plus grande peur, celle de la fatigue. Le troisième jour, n’ayant pas réussi à bien dormir depuis mon départ de Lisbonne, j’étais fatigué au point de vouloir hurler, pleurer, je ne savais pas quoi faire de moi, c’était d’une intensité que je n’ai jamais vécue auparavant. Et là ça m’a dit : la vie te montre le pire pour que tu t’accommodes du moins pire. Tel il y a quelques années, quand j’ai vécu une cérémonie chamanique où j’ai tant souffert du froid, que tout mon rapport au froid a changé par la suite, je sentais qu’ici aussi la vie voulait m’entraîner : que si je survivais à cet épuisement-là, alors j’arrêterais sans doute de faire ma chochotte quand je dors quatre ou cinq heures, au lieu des six heures trente qui me semblent le minimum syndical.

C’est une des constatations auxquelles je me confronte le plus ces dernières années : la magie de la vie se révèle certes dans les grands plaisirs, tels un fan de tennis qui assiste à l’entraînement de son idole Novak Djokovic. Mais elle se révèle aussi—et surtout—dans les grands moments de douleur qu’elle nous fait vivre.

Un match inoubliable

Comme le match de Donna au 3ème tour de l’Open d’Australie il y a quelques jours. Match incroyable, digne d’une finale. À un moment, Donna, que j’encourage depuis le box des coachs, me hurle « Shut uuuuup !!! ». C’est courant dans le tennis que les joueurs relâchent leurs nerfs sur leur box, mais pour moi c’est une première, alors ça fait bizarre. Puis il y a un moment de tension avec son nouveau coach—je ne sais plus où me mettre, je pense à Eckhart Tolle qui dit (je paraphrase) : « Quand ton ego est attaqué, au lieu de le laisser faire ce que tous les egos font, à savoir immédiatement tenter de se rétablir, observe-le être diminué, et remarque comme à ce moment au lieu de perdre quelque chose, un espace s’ouvre où la conscience peut briller, où la paix que nous sommes remonte à la surface ».

Donna est au bord de la défaite, elle est menée 5-3 au troisième, son adversaire, la 12ème mondiale Diana Schnaider, une Russe qui est l’un des grands espoirs du sport, sert pour le match. 

Je ne dis plus rien, j’essaye d’envoyer des bonnes ondes. En même temps, je vois mon aventure australienne prendre fin. Je me coache moi-même pour sentir la paix intérieure alors que se profile une mort tennistique qui semble inévitable. Mais miraculeusement, Donna renait de ses cendres. Elle break Schnaider. 5-4. Elle remporte son jeu de service. 5-5.  À nouveau elle break Schnaider, elle mène 6-5. Elle sert à son tour pour le match. 

Elle me dira plus tard qu’elle est à un tel niveau de nerfs à ce moment-là qu’elle tachera de se rappeler nos conversations sur comment connecter à la paix intérieure, à la conscience que nous sommes—on ne se parle pas mais on est en train de faire le même taf. Elle arrache la victoire 7-5, l’une des plus belles de sa carrière, après trois heures d’un suspens quasi insoutenable.

Les montagnes russes émotionnelles

Plus tard au restaurant des joueurs, je sens la pression relâcher, les larmes monter, je vais m’isoler aux toilettes et j’explose en larmes. C’est tellement intense. Les montagnes russes. Ou croates, plutôt.

Donna perd finalement en 1/8 de finales, ce n’est pas le résultat qu’elle espérait, mais comme elle le dira elle-même, vu sa forme au début du tournoi, si on lui avait dit il y a deux semaines qu’elle finirait parmi les 16 meilleures sur les 128 joueuses présentes au premier tour, elle aurait signé tout de suite. La marge de progression à tous les niveaux est encore grande. Et elle part d’Australie 17ème mondiale, le meilleur classement de sa carrière.

Le lendemain, je me réveille tôt, et lors de ma méditation du matin, je sens une paix comme jamais auparavant. Je réalise alors qu’en fait, sur le terrain, je faisais un gros taf de connexion à la sérénité dont parle les enseignements non-duels dans lesquels je suis plongé depuis des années (en ce moment, d’ailleurs, je suis à fond dans Adyashanti, dont les écrits sont traduits en français). Mon ego rêve tant que Donna gagne un tel tournoi, que l’acceptation de la défaite a été pour moi comme quand le personnage de manga Son Goku s’entraîne avec des bottes incroyablement lourdes afin qu’il aille à la vitesse de l’éclair quand il les enlève.

Retour à la réalité… ou presque

L’aventure ayant pris fin, je m’envole donc finalement de Melbourne, des étoiles plein les yeux. Dans l’avion qui m’emmène à Abu Dhabi, je suis tellement fatigué que je m’écroule alors que ma compagnie aérienne retransmettait miraculeusement en direct le grand choc Djokovic-Alcaraz.

Je sors de l’avion en mode Walking Dead pour ma connexion vers Lisbonne, et là on m’annonce que Maman j’ai raté l’avion, notre retard au départ était trop grand. On me propose de passer la nuit en ville, de prendre ensuite un vol pour Rome, puis un autre pour Lisbonne, je n’ai pas vu ma femme et mon fils depuis bien trop longtemps, je suis épuisé, vraiment pas cool. Ça hurle à l’intérieur de moi. Mais je sens, je le sais, que la vie me teste à nouveau : vais-je pouvoir connecter à cette paix intérieure, ou vais-je laisser l’ego et ses préférences m’entraîner dans leur vortex infernal ?

Je me reprends, je vais aller avec le flow. Je respire, j’essaye de connecter avec les différents employés qui m’envoient à tous les étages de l’aéroport : pour mon voucher d'hôtel, pour récupérer ma valise qui était déjà en partance pour Rome, pour changer mon vol et attendre quelques heures de plus afin d’aller directement à Lisbonne, pour obtenir un autre voucher pour le taxi... Je dois puiser dans des réserves de patience jusque-là inexplorées. Je me répète un des mantras que je dis souvent sur le court à Donna : « step by step ».

J’arrive à l’hôtel, une immense tour à l’ambiance glaciale, il est 4h du mat’ ici, que diable allais-je faire dans cette galère. Avance rapide (oui j’ai 46 ans, j’ai connu les magnétoscopes) de quelques heures : j’ai réussi à faire une sieste, puis un bon ptit dej, et je découvre que cet hôtel, qui me semblait hostile, a un spa merveilleux, avec un sauna hyper chaud, comme je les aime. Après 15 minutes à suer à grosses gouttes sous 90 degrés, suivies d’une douche froide, je m’allonge dans un espace de relaxation, ma tête tourne, mon cœur bat à 200 à l’heure, mais je suis tellement bien. Et je contemple l’aventure que je viens de vivre. La chance que j’ai. Comme c’est cool, en fait, d’avoir ce sas de décompression. Et comme j’ai envie de te raconter un peu tout ça.

Que tu sois heureux, que tu sois en bonne santé et que tes rêves se réalisent.

Avec amour,

Jo